Les yeux clairs
Film magnifique.... Comment émouvoir dans le "presque" non-verbal...
Commentaire recueilli sur Allociné.fr.
Prix Jean-Vigo 2005
Deuxième long métrage de Jérôme Bonnell après le très remarqué Chignon d'Olga, Les Yeux clairs est le lauréat 2005 du Prix Jean-Vigo. Le film a par ailleurs été présenté au Festival de Berlin dans le cadre de la section Panorama.
Fidèle
Les Yeux clairs est porté, de bout en bout, par Nathalie Boutefeu, comédienne jusqu'ici surtout remarquée dans des seconds rôles (Son frère de Chéreau, Rois et reine de Desplechin). Complice de longue date de Jérôme Bonnell, elle est apparue dans les courts métrages Fidèle (1999) et Liste rouge (2000), et a suivi de près l'écriture du premier long métrage du cinéaste, Le Chignon d'Olga, dans lequel elle joue l'un des personnages principaux. "Nous sommes très stimulés l'un par l'autre. J'ai l'impression qu'il porte toutes mes casseroles et moi les siennes.", dit-elle à propos de lui. Ajoutons que Marc Citti, qui joue le rôle de son frère dans ce film, était aussi son partenaire dans Liste rouge et Le Chignon d'Olga.
Boutefeu tout flamme
C'est Nathalie Boutefeu qui a convaincu Jérôme Bonnell de réaliser, à partir de l'idée des Yeux clairs, un long métrage, et non un court, comme cela était prévu à l'origine : "Je trouvais le scénario tellement beau et tellement intéressant... J'étais emballée. Pourquoi traiter un sujet aussi riche en cinq minutes et le condamner à la diffusion en festival ? Au bout d'un moment, il y en a marre de faire des choses formidables mais confidentielles... Et que personne ne voit. Du coup, le film s'est baptisé le "5 minutes" (rires). J'aimais la situation de cette fille absolument asociale et pas aimée, pas regardée, pas vue (...) Comment la rencontre avec quelqu'un va lui donner la vie... Et mutuellement d'ailleurs, comment ils vont se donner vie l'un l'autre."
La Femme blessée
Le réalisateur donne son son point de vue sur Fanny, un personnage très singulier, au comportement souvent déconcertant : "Quelque chose m'a échappé car au début j'avais l'impression d'écrire l'histoire d'un personnage seul, rejeté, mal regardé, et en définitive, j'ai le sentiment que c'est un pesonnage, malade certes, mais qui s'isole volontairement et qui, au fond, est bien plus fort son frère et sa belle-soeur. En tout cas, c'est ma propre interprétation. Personne n'est obligé d'être d'accord." Il ajoute, à propos de la pathologie de Fanny : "J'ai choisi de ne pas la nommer. Ce qui me touchait et m'intéressait était de la traiter avant tout comme l'expression d'une blessure."
Fanny et moi
A propos de sa proximité avec Fanny, le personnage principal de son film, Jérôme Bonnell confie : "On voudrait faire autrement qu'on ne pourrait pas, je crois. Cela se passe toujours un peu inconsciemment. Comme sur Le Chignon d'Olga où ça c'est révélé tellement flagrant que je me suis pris ça en pleine figure, je l'ai même vécu avec une forme de violence. Là, avec évidemment un peu plus d'expérience, je l'ai ressenti plus tôt : cette histoire destinée à Nathalie est évidemment pleine de moi. Et en choisissant un personnage féminin, je me suis senti à la fois plus à l'abri et plus libre, il m'était plus aisé de glisser des choses intimes."
Lars Rudolph, ours en or
Lars Rudolph est le seul comédien que le cinéaste ait rencontré pour interpréter le mystérieux Oskar. Les Yeux clairs est la première expérience française de ce comédien allemand, vu notamment dans Cours, Lola, cours et The Princess and the warrior de Tom Tykwer, mais aussi Les Harmonies Werckmeister de Bela Tarr -c'est après l'avoir vu dans ces deux derniers films que Jérôme Bonnell a souhaité le contacter. Pour aborder le personnage d'Oskar, solitaire, adepte de la vie sauvage, un peu ours, le comédien a lu Robinson Crusoé car, explique-t-il, "Pour moi, la forêt s'apparente à une île déserte où l'eau est remplacée par les arbres. Comme lui, je me suis laissé pousser une barbe. J'ai dû aussi apprendre à dépecer des lapins (...) J'ai aussi étudié la manière dont communiquent les animaux, ce langage du corps."
Intimité
Concernant sa méthode de travail avec les comédiens, Jérôme Bonnell confie : "A quelques-uns d'entre eux, j'ai écrit une ou deux pages sur leur rôle que les autres n'avaient pas le droit de lire. C'était la pensée intime de chacun donc je ne voulais pas qu'il y ait d'échange. Et puis, c'était aussi une manière très ludique de nourrir l'nspiration." Le réalisateur précise qu'avec Nathalie Boutefeu, il a longuement abordé le thème du corps, qui tient une place très importante dans le film. Il lui a notamment montré La Mouche de Cronenberg et La Bête humaine de Renoir. Nous avons également vu ensemble certains tableaux de Münch qui représentent des corps nus, crispés, souffrants, mais emplis d'une sensualité très enfouie qui -semble-t-il- ne demandent qu'à s'épanouir. Ces oeuvres m'émeuvent particulièrement", ajoute-t-il.
Il était une fois
Jérôme Bonnell explique qu'au cours de l'écriture du scénario, il s'est aperçu de la proximité de son film avec l'univers des contes de fées. Il énumère : "un héros un peu bête ou un peu laid, mis à l'écart, qui embellit à la fin de l'histoire -comme le vilain petit canard ou la grenouille métémorphosée en prince-, la violence intra-familiale, la marâtre (ici, il s'agit de la belle-soeur), la fuite, le voyage, la rencontre d'un personnage qui, pour remercier d'une aide, offre un objet (il s'agit là de la chaise jaune) qui se révèlera utile au cours de l'aventure, la forêt, la rencontre amoureuse, la transformation par l'amour (...)" Et d'ajouter : "(...) l'Allemagne que je montre dans la seconde partie du film n'a rien de réaliste. C'est une Allemagne vide, désincarnée, qui ressemble plus à l'Allemagne de Grimm qu'à l'Allemagne d'aujourd'hui..."
Le burlesque
Le réalisateur parle de son goût pour le burlesque : "Enfant, j'y étais très sensible, notamment à travers la bande dessinée, et aujourd'hui, je me rends compte que des auteurs comme Franquin et Peyo m'ont davantage influencé que certains cinéastes. Par ailleurs, le burlesque fait aussi partie de mes premières émotions au cinéma. Chaplin reste le cinéaste qui me fait le plus rire au monde. Encore aujourd'hui, j'y ris aux larmes. Il y a dans le film deux hommages à Chaplin, complètement voulus et assumés : la scène où Fanny porte une douzaine de chaises m'a été inspirée par un de ses courts-métrages [Charlot machiniste] (...) Et la scène où Fanny vole la tarte d'une cliente de la station-service est un clin d'oeil à Une vie de chien."